La revue électronique de l'Institut et Musée Voltaire
ISSN 1660-7643
       
         
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C’est du 9 au 20 décembre derniers que sept artistes-professeurs et trente-huit étudiants de l’option Construction, art et espaces de la HEAD - Genève ont été accueillis dans différents musées de la ville, dont le Musée Voltaire. Il s’agissait, à travers un projet baptisé MUESUM, de permettre l’élaboration de nombreux projets déclinables sous plusieurs formes : sculptures, installations, projections, performances… Katharina Hohmann, responsable de l’ensemble du dispositif, et Émilie Parendeau, plus spécifiquement attachée au Musée Voltaire, étaient à la base des six réalisations produites aux Délices et qui tenaient à la fois de la performance artistique, de la mise en place d’une structure provisoire, d’une intervention plus directe dans l’accrochage, de la mise en place d’un dispositif de présentation et enfin… mais non. Gardons le meilleur pour la fin.


Caroline Bourrit

Autant le dire tout de suite : les six réalisations proposées étaient toutes réellement concluantes et ont dès lors été présentées le jeudi 10 décembre à l’ensemble des étudiants de l’option Construction de la HEAD ainsi qu’aux visiteurs présents. C’est Caroline Bourrit qui a ouvert le feu en suggérant un dispositif d’accueil immédiatement « testé » auprès de plusieurs candidats. Les matériaux utilisés étaient en eux-mêmes très simples : une affiche d’informations, deux fauteuils, une table basse, une sonnette portative, et, bien entendu, le concours absolument nécessaire de l’huissier du musée, qui s’est prêté au jeu. Après l’accueil des visiteurs survient ce que Caroline Bourrit nomme leur nécessaire « attente » : invités à s’asseoir sur des fauteuils placés au milieu du Grand Salon, combien de temps leur faudra-t-il pour se pencher sur la table basse située devant eux et lire la carte de visite accrochée à la sonnette portative : « Merci de sonner pour arrêter de patienter1 » ? Les enjeux fixés par Caroline Bourrit étaient de suggérer un glissement du cadre muséal à un univers domestique et d’ajouter aux meubles « protégés » du musée des objets mobiliers plus conviviaux, aptes à rendre au visiteur la liberté qui, d’emblée, semble lui manquer : « La proximité de la sonnette portative et de l’inscription sur la fiche, écrit-elle, lui donne l’impression de pouvoir maîtriser la scène et de devenir en quelque sorte hôte et non plus visiteur. »


Dispositif d'accueil de Caroline Bourrit
® Raphaelle Mueller


Dispositif d'accueil de Caroline Bourrit
® Raphaelle Mueller

Il est clair que deux des questions qui se posent de manière incessante à l’Institut sont celles de l’accueil des visiteurs et de l’articulation attendue entre espace muséal et environnement familial. C’est, du reste, le lot de toute maison d’écrivain : le visiteur s’attend à pénétrer dans un univers censé évoquer la personnalité de celle ou celui qui en fut l’hôte principal. Faute de respecter ce vœu légitime, on aboutit à des catastrophes muséographiques (musée Champollion de Figeac) ou à de pénibles contresens (Maison des Ailleurs de Charleville-Mézières). La réflexion proposée par Caroline Bourrit est donc « bienvenue » : les guillemets s’imposent, puisque tel était précisément le titre de son projet…

Celui d’Agathe Nermond est d’emblée plus suggestif : « Session rapide » : les « performeurs » auxquels elle a fait appel étaient appelés à « donne[r] une dimension effrénée à leur parcours en marchant vite » non sans s’arrêter « spasmodiquement » afin de favoriser le « contact avec les éléments de l’espace muséal ». Jamais sans doute les vitrines, les tapis, les cartels n’auront fait l’objet d’une attention aussi soutenue. La question posée est naturellement celle du caractère figé des objets patrimoniaux, avec lesquels tout contact est généralement proscrit – du moins tout contact direct, immédiat : mais l’acte sensuel – puisque c’est de cela qu’il est question – est-il nécessairement tactile ? Qu’en est-il de la volupté du retrait ? Nous voici au cœur de certaines problématiques de La Nouvelle Héloïse, roman que Voltaire avait, faut-il le rappeler, en sainte horreur…

Autre performance, celle proposée par Aziadé Cirlini et intitulée « Voix sur Voltaire ». Au cœur du Grand Salon, Mlle Cirlini propose une lecture à voix multiples d’extraits du Poème sur le désastre de Lisbonne et des chapitres 5 et 6 de Candide, deux œuvres dont on se rappelle qu’elles ont été rédigées aux Délices. Il s’agissait, écrit-elle, « de confronter ces écrits, de les faire revivre par la voix de trois lecteurs, de voir comment ils se répondent et font écho aux thèmes de notre temps ». Les trois lecteurs en question provenaient d’horizons géographiques distincts : l’un d’eux était même originaire de Suisse alémanique. La lecture d’un texte du dix-huitième siècle, en vers qui plus est, nécessite toutefois, on s’en doute, une préparation des plus minutieuses.


Voix sur Voltaire d'Aziadé Cirlini

Ce qui est du moins clairement apparu lors de la « performance » ainsi produite, c’est la rencontre possible, à travers des textes choisis, du siècle des Lumières et de notre époque. Lectures, représentations théâtrales, évocations vivantes sont absolument nécessaires à la vie d’une institution pour laquelle le livre est tout sauf un objet poussiéreux, bon à orner une vitrine ou à faire les délices – osons le mot – d’insectes papivores. Les visiteurs les plus assidus des Délices – et, surtout, les plus anciens – se souviennent ainsi de La Mort de César, produite par Hervé Loichemol dans la galerie, de Candide lu, un après-midi durant, par le regretté Jean-Charles Fontana ou, plus récemment, de Voltaire aux Délices de Gérard Gruszka heureusement capté par Gilles Daubeuf et son équipe et dont la version intégrale sera, souhaitons-le, bientôt disponible. La lecture n’est-elle pas l’une des premières missions de toute bibliothèque digne de ce nom ?

Mais, pensera-t-on, l’Institut Voltaire est aussi musée. C’est ce que n’a eu garde d’oublier Fabrice Bernasconi dans son projet intitulé « Le goût de Voltaire » : le jeu des génitifs, à la fois objectif et subjectif, dit assez l’angle d’attaque de l’accrochage hors-normes qui nous a été proposé. Car il s’est agi, nous indique Fabrice Bernasconi, après avoir rappelé que le philosophe était « très peu sensible aux arts visuels », de puiser dans les réserves du musée des objets n’ayant jamais été exposés afin de les présenter au public. Telle huile sur toile d’une artiste contemporaine a ainsi, dans les derniers jours de décembre, suscité les réserves amusées du public. On peut s’interroger en revanche sur le manque de réaction globale de nos visiteurs qui, s’ils s’avançaient parfois à faire une remarque ponctuelle sur telle ou telle œuvre – ou nommée telle – se sont en revanche fort peu risqués à évaluer la démarche en elle-même. Indiquons que l’installation de Fabrice Bernasconi a pris place dans le petit salon, espace de toute évidence le moins convivial du musée, les murs bleus et le tissu saumon des tentures étant peu propices à la mise en valeur d’un objet quelconque.


Accrochage de Fabrice Bernasconi
® Raphaelle Mueller

Alexander Gence avait de son côté choisi de s’intéresser au Voltaire « scientifique » et à sa relation à Mme du Châtelet. C’est pourquoi l’objet qu’il a construit a été placé dans la loge du rez-de-chaussée, non loin du portrait d’Émilie du Châtelet par Jean-Marc Nattier. Nous pourrons, avec cet objet, précise Alexander Gence, « regarder avec fascination la complexité de l’univers » et « contempler » ou « activer le mécanisme mis en place, un mécanisme qui n’affirme rien et ne permet pas de comprendre ni de conclure quoi que ce soit ». C’est d’ailleurs pour éviter toute interprétation trop rigide qu’il a été décidé de n’insérer aucun cartel. Le visiteur se trouve dès lors condamné à s’interroger sur la nature de l’effet produit, dans une démarche qui procède à la fois d’une investigation philosophique et d’un geste artistique.


Objet d'Alexander Gence
® Raphaelle Mueller


Objet d'Alexander Gence visité
® Raphaelle Mueller


Devant Mme du Châtelet
® Raphaelle Mueller

C’est enfin au bout de la galerie qu’Alexis Étienne avait choisi de placer une installation baptisée « 1755-1765 » et composée de deux tiges de métal disposées sur un socle réglable, les deux tiges présentant à leur embout des fruits ou légumes frais. Lesdits fruits et légumes (des carottes, au moment de la rédaction du présent article) sont coupés de manière à suggérer un emboîtement manqué, une forme de subduction sur laquelle Alexis Étienne s’explique assez longuement : ce projet donne à voir, nous dit-il, « un fruit (au sens botanique : fruit ou légume) tranché, ses deux parties collées l’une contre l’autre avec un léger décalage, la partie de gauche glissée sous celle de droite. » Deux cartels explicatifs complètent le dispositif, le premier rappelant la tragédie de 1755 (tremblement de terre de Lisbonne, dont on sait aujourd’hui qu’elle est la résultante de la tectonique des plaques) et le second « évoquant les écrits et prises de position d’un Voltaire favorable au végétarisme ». L’histoire semble donner raison à notre jeune artiste : lorsqu’il quitte les Délices, en 1765, Voltaire inflige à François Tronchin la liste de toutes les améliorations dont il a enrichi le domaine. Or le potager est en bonne place, et avec lui, on s’en doute, un certain art de vivre.


1755-1765
® Raphaelle Mueller

Mais écoutons Alexis Étienne : « Mon projet prend une forme réduite parce qu’il permet une logique de la métaphore, toujours un peu grossière, chère à Voltaire […] Il y a quelque chose d’insaisissable dans la maison d’un écrivain. De Voltaire on connaît mieux les pensées métaphysiques que les éléments plus concrets qui composaient ses journées. Comment, par ailleurs, choisir entre tous les concepts nés sous ce toit ? Comment faire face à une bibliothèque dont une vie ne suffirait pas à parcourir la majeure partie des livres qui la composent ? Comment faire sentir concrètement que cette maison de Voltaire est le point de départ de lettres et de concepts qui voyagent aussi loin que ses personnages ? Comment, enfin, donner à voir un lieu et un homme que tout concerne ? »


1755-1765 détail
® Raphaelle Mueller

Les deux questions posées sont effectivement pertinentes. Celle, d’abord, du lien entre le concret et l’abstrait, entre le vécu et le créé, entre la vie quotidienne et l’écriture. Voltaire aurait-il pu devenir « l’homme des Calas » s’il n’avait d’abord dû se frotter à la chicane locale, faite de lods et ventes, de frais d’adjudication, de bouts de terrain contestés ? Les légumes des Délices, navets, choux, carottes, n’entretenaient-ils pas de même un lien direct avec le jardin de Candide ? Et ce retour à la réalité si bien suggéré par l’installation d’Alexis Étienne ne nous incite-t-il pas à repenser le parcours de Voltaire non, bien sûr, en vertu du nombre de courges ou de concombres qu’il aura consommés, mais au nom d’une contextualisation devenue, dès lors que la renommée du patriarche est aujourd’hui planétaire, encore plus nécessaire ? Seconde question : celle de l’identité du musée, si bien définie par le nom que lui avait donné son fondateur, Theodore Besterman, « Institut et Musée Voltaire ». Les passages de la bibliothèque au musée, du musée à la bibliothèque, du centre d’éditions savantes au programme de médiation culturelle doivent pouvoir s’effectuer sans heurt et surtout sans crainte. Tel est d’ailleurs l’ajout majeur d’une maison d’écrivain : la maison permet de recréer un cadre propice à une dédramatisation concertée de la « philosophie » voltairienne, tandis que l’écrivain invite tout un chacun à se reconnaître dans des activités littéraires : écriture bien sûr, mais aussi lecture, apprentissage du vers, histoire…


Alexis Etienne

La seule critique qu’on pourrait formuler à l’encontre de l’installation d’Alexis Étienne est la taille des cartels, qui ne peuvent être lus qu’alternativement et non simultanément et qui, de plus, ne peuvent être parcourus dans le moment-même de la contemplation du montage. Une solution serait de disposer le socle dans une petite pièce (la chambre de Voltaire, par exemple) ce qui permettrait tout à la fois de tourner autour de l’objet et de projeter sur les murs des cartels de plus grande taille, immédiatement lisibles et dont les sens – à la fois tectonique et végétal – viendraient à s’entrecroiser, voire à dialoguer. Il serait même possible, sans aller jusqu’à une surcharge de sens, d’ajouter un troisième cartel et de poser, de manière tranchée là encore, la question d’une herméneutique « révolutionnaire » de Voltaire. Mais c’est là, pourrait-on objecter, une autre histoire…

Par la très vive intelligence de son discours, par l’élégance de l’objet produit et également par le côté « accessible à tous » de sa démarche, Alexis Étienne a su éviter le piège d’une vulgarisation qui serait, dans nos murs, hors de propos. Ses fruits et légumes coupés nous redisent chaque jour où nous sommes (au beau milieu du jardin de Candide) et qui nous sommes (petits « atomes de chair et de boue » perdus sur cette planète…) : qu’il en soit vivement remercié, comme doivent l’être ses cinq camarades eux aussi très inventifs et les responsables de la HEAD dont le passage en nos murs restera, c’est une certitude, un des moments forts de cette saison.


1 Le rédacteur de ces lignes avait d’abord écrit, par étourderie : « Merci de patienter pour arrêter de sonner ». Quelle cloche !

 



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© Musée Voltaire | Genève | 24.02.2016