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Quelles sont les théories sociologiques portant sur la tradition de percer les oreilles des petites filles en Suisse dans les années 90 et est-ce une manière de genrer la fille pour éviter de la "confondre" avec un garçon ?

Date de la réponse: 18.03.2022

Bonjour,

Nous vous remercions d'avoir fait appel au service Interroge, voici le résultat de nos recherches :

Nous avons répondu en juin 2015 à une question très similaire à la vôtre « D’où vient la pratique pour les femmes de porter des boucles d’oreilles ? Depuis quand les européennes en portent-elles et depuis quand de manière quotidienne ? ». À la lecture de la réponse dans nos archives en ligne, vous trouverez des explications à vos interrogations.

Plusieurs articles dont Signe intime de coquetterie : le piercing perce fort publié le 10 janvier 1996 dans le Journal de Genève, nous confirment que le perçage d’oreille est une pratique largement répandue dans le monde : « pour les familles d’origine latine, en particulier, chez qui le percement des oreilles du bébé est une tradition. »

En lien direct avec votre question, nous trouvons surtout des informations dans l'article en espagnol ¿ Es racional poner pendientes a los bebés ? (Est-il raisonnable de  mettre des boucles d’oreilles aux bébés ?) paru dans le journal El Pais en avril 2016. Cette tradition est en effet très répandue dans les pays latins mais, comme le fait remarquer la journaliste, la polémique est également présente et les informations à propos de cette tradition sont rares :

« Y es que en España, si un bebé no lleva pendientes, es varón salvo prueba en contrario,aunque lleve vestido con volantes, lazo, carro y resto de complementos en rosa. » Ce qui signifie qu'en Espagne, si un bébé ne porte pas de boucles d'oreilles, il s'agit d'un garçon, sauf preuve du contraire, même s'il porte une robe à volants, un nœud, une poucette et d'autres accessoires de couleur rose.

Puis nous lisons : « Se ve tan normal que en cuanto anuncias que vas a tener una niña, familia y amigos te empiezan a regalar pendientes sin preguntar antes si vas a hacerle los agujeros. ». Ce qui veut dire que cela semble tellement normal que dès que vous annoncez que vous allez avoir une petite fille, votre famille et vos amis commencent à vous offrir des boucles d'oreilles sans vous demander si vous allez les percer.

La journaliste ajoute encore : «  El tema es bien curioso. Intento buscar información sobre los orígenes de esta tradición en España, pero no encuentro ningún dato. Hay estudios antropológicos de los piercings tanto en tribus de África como de los que se hacen adolescentes y adultos occidentales, pero esto del piercing institucional en las nenas españolas está tan normalizado que parece que nadie ha indagado. Porzio me confirma que no conoce ningún estudio sobre el tema, y aventura que podría estar relacionado con la tradición católica, y que es una de las primeras formas de marcar el género. ».

Ce qui traduit (DeepL) veut dire : «  Le sujet est curieux. J'essaie de trouver des informations sur les origines de cette tradition en Espagne, mais je ne trouve aucune donnée. Il existe des études anthropologiques sur les piercings tant dans les tribus africaines que chez les adolescents et les adultes occidentaux, mais ce piercing institutionnel chez les jeunes filles espagnoles est tellement normalisé qu'il semble que personne ne s'y soit intéressé. Laura Porzio, chercheuse au CSIC spécialisée dans l'anthropologie du corps, confirme qu'elle ne connaît pas d'études sur le sujet, et se risque à dire que cela pourrait être lié à la tradition catholique, et qu'il s'agit de l'une des premières formes de marquage du genre.

La journaliste indique néanmoins que cette pratique est en léger déclin et que cela ne se fait plus autant de manière automatique. Elle précise également que cela se fait également dès la naissance au Mexique, au Pérou, en Équateur, en Argentine, au Chili, au Brésil et en Roumanie mais pas au Portugal ni en Italie par exemple.

Votre question porte également sur le genre et le perçage d’oreille(s). Nous avons trouvé des informations concernant plusieurs régions du monde : la Roumanie, l’Italie (Provence, Calabre, Sicile, Rome), le Mali, l’Espagne et la Hongrie.

Dans son ouvrage Bijoux à secrets, Patrizia Ciambelli affirme que « le port de l’anneau d’oreille a longtemps marqué le corps masculin, fût-ce de façon discontinue et limitée : signe de pouvoir et de prestige chez les aristocrates et les dignitaires depuis l’Antiquité, mais aussi stigmate des groupes sociaux et des marginaux au plus bas de la hiérarchie, tels que les esclaves, les tsiganes, les brigands. Le milieu bohème et artistique a également adopté ce bijou ainsi que les homosexuels qui en ont longtemps fait leur marque de reconnaissance. L’usage masculin a durablement signifié encore l’appartenance à des catégories spécifiques : les membres de corporations, les compagnons, les marins, ainsi que les paysans. Dans ce dernier cas, la coutume de percer les oreilles aux garçons revêt, comme pour les filles, à caractère "traditionnel", elle se situe entre la naissance et le début de la puberté, ou alors à la charnière entre la jeunesse et l’âge "mûr". »

Concernant les motivations du port de ce bijou, il s’agit d’ « un symbole pour les hommes et d’une parure pour les femmes ». L’article À propos de boucles d’oreilles publié dans la Gazette de Lausanne le 22 septembre 1966 confirme ces dires en soutenant : « Revenons aux hommes, ils ont très longtemps porté l’anneau à l’oreille gauche […] Nous trouvons, en outre, à tous les degrés de l’échelle sociale des hommes portant un anneau à l’oreille gauche, notamment paysans et matelots qui conservèrent cette coutume fort longtemps. »

Les raisons pour lesquelles ces bijoux d’oreilles sont portés diffèrent selon les filles et les garçons. De plus, ils ne la ou les portent pas de la même manière : premièrement, il est dit dans l’article datant de 1979 intitulé La longue histoire des boucles d’oreilles du Journal de Genève  :

« Aujourd’hui encore, des hommes […] portent une boucle d’oreille. […] Dans quelques cantons suisses-alémaniques, notamment en Appenzell, la boucle d’oreille orne le lobe de nombreux citoyens. »

Cependant, Patrizia Ciambelli, dans l'ouvrage cité plus haut, affirme qu’ « en Hongrie, chez les Matyós, si une fille portait une seule boucle d’oreille, cela voulait dire qu’elle "avait mal à un œil". Le bijou, dans ce cas, perd sa valeur ornementale et devient plutôt une marque qu’il faut cacher de préférence avec les cheveux. »

Toujours dans l’article datant de 1979 du Journal de Genève ci-dessus, il est mentionné que :

« Lorsque la femme a commencé à nouer sa chevelure, l'oreille est apparue comme un endroit privilégié pour apporter à son visage un charme venu de l'extérieur. Les belles Etrusques et les Romaines coquettes accrochaient à leurs anneaux d'oreilles des reproductions d'objets usuels, des poissons, des oiseaux ou autres animaux, le plus souvent en or. Les reines et les princesses grecques, elles, se faisaient percer le lobe et l'ourlet supérieur de plusieurs trous pour se parer plus encore. De nos jours, sous une forme actualisée, des reproductions d'objets et de symboles les plus divers viennent apporter un brin de fantaisie, un air de joie et de jeunesse aux femmes dont la beauté n'a rien à envier à ces dames du temps jadis. »

Concernant le port masculin de la boucle d’oreille en Suisse et plus particulièrement en Appenzell, vous en apprendrez plus sur cette tradition à la lecture de le page Ohreschuefle du site Appenzellerland qui nous explique :

« Die "Ohreschuefle" wird etwa seit dem 19. Jahrhundert im Appenzellerland getragen. Der goldene oder vergoldete Schmuck ist Teil der Appenzeller Männertracht. Die "Ohreschuefle" gehört an das rechte Ohr. Die "Schuefle" (Kelle) ist ein typisches Arbeitsgerät der Sennen, das zum Abschöpfen von Rahm und zur Käseherstellung verwendet wird. Der Ohrring, an dem die "Schuefle" hängt, besteht aus einer Schlange, die sich in den Schwanz beisst. Sie symbolisiert den ewigen Zeitlauf von Leben, Tod und Auferstehung. Der Ohrring wird zum Teil auch im Alltag getragen, aber dann ohne "Schuefle".

Soit en francais :

La "Ohreschuefle" est portée depuis le 19e siècle environ dans le pays d'Appenzell. Ce bijou doré ou plaqué or fait partie du costume masculin appenzellois. La "Ohreschuefle" se porte à l'oreille droite. La "Schuefle" (louche) est un outil de travail typique des vachers, qui sert à écrémer la crème et à fabriquer le fromage. La boucle d'oreille à laquelle est accrochée la "Schuefle" est constituée d'un serpent qui se mord la queue. Elle symbolise le cycle éternel de la vie, de la mort et de la résurrection. La boucle d'oreille est parfois également portée au quotidien, mais alors sans la "Schuefle".

Pour finir, il existe par ailleurs une raison similaire au perçage des oreilles des filles et des garçons : marquer les étapes importantes de la vie.

Toujours dans l’ouvrage Bijoux à secrets de Patrizia Ciambelli, certaines jeunes filles se font percer puisque « la transformation du corps féminin se dit et se fait aussi au moyen de la pratique du perçage et de la parure en autant d’étapes qui correspondent à des âges clés de la vie d’une jeune femme et visent à rassurer et à faire croître sa fertilité, cette dernière étant indissociable de la beauté féminine […] ».

Patrizia Ciambelli nous donne un autre exemple en Afrique :

« Chez les Dogon, par exemple, dès la prime enfance la petite fille reçoit le petit cuivre, un anneau jaune […]. A l’âge de six ans, on perce huit trous dans la pavillon des oreilles, mais l’un après l’autre, car chaque épreuve est de plus en plus douloureuse […]. Quant aux hommes, on leur perce le lobe de l’oreille gauche […]. Comme pour les filles, on perce avec la même épine et l’on pose sur le même fragment d’herbe, qui sera remplacé avant le mariage par un petit anneau en cuivre jaune […]. Le marquage du corps par son façonnage, intervient de façon encore plus explicite dans le processus de construction et d’acquisition de l’identité sexuelle et sociale. […] »

Plus loin, Patrizia Ciambelli parle du port masculin de la boucle d’oreille en lien avec la croyance :

« [...] dans certains villages roumains, lorsque dans une même famille, plusieurs nouveau-nés mouraient à la suite, on avait recours à la boucle d’oreille pour protéger le dernier né de "toute influence maléfique" […]. La boucle d’oreille offerte par le parrain à la confirmation de son filleul marquait la pleine acquisition de son identité. Les garçons l’exhibaient pleins d’orgueil en signe de virilité et de fertilité, ainsi que pour se protéger du mauvais œil. »

Si vous souhaitez approfondir ce sujet, vous trouverez ici différents documents :

- Le reportage de Jacques Vallotton L'oreille percée, filmé à Lausanne en 1977 et disponible sur le site des archives de la Radio télévision suisse (RTS)

- L'article paru le 9 mai 2021 sur le site du journal Libération Vieille tradition – Percer les oreilles des petites filles, une pratique « d’un autre âge » ?

- Piercing : rites ethniques, pratique moderne de Véronique Zbinden

Si vous lisez l’anglais :

- Earrings : from Antiquity to the present de Daniela Mascetti

Nous espérons que ces éléments vous aideront dans votre recherche. N'hésitez pas à nous recontacter pour tout complément d'information ou toute autre question.

Cordialement,

La Bibliothèque du Musée d'ethnographie de Genève

Pour www.interroge.ch